Le rapport qui donne envie d’aller trop vite
Le SOSIE arrive souvent à un moment délicat du recrutement. Vous avez vu deux ou trois candidats, le manager a déjà une préférence, et il manque quelque chose pour se sentir plus sûr. Puis le rapport tombe : traits de personnalité, valeurs, motivations, parfois des pistes de questions. Tout est rangé. Tout paraît solide.
C’est là que le piège commence.
Dans une petite entreprise, on peut vite lire le rapport comme une validation. “Elle a le profil”, “il ne colle pas aux valeurs”, “pas assez résistant au stress”, “trop besoin de reconnaissance”. Ces phrases ont l’air professionnelles dans une réunion. Dans un dossier de recrutement, elles vieillissent beaucoup moins bien si personne ne peut expliquer le lien avec le poste.
Mon réflexe serait simple : avant d’ouvrir le résultat, relisez la fiche du poste. Qu’est-ce que vous cherchez vraiment ? Une personne qui gère des clients tendus au téléphone ? Un manager capable de tenir une équipe pendant un rush ? Un commercial autonome qui supporte des objectifs changeants ? Sans ce cadrage, le test SOSIE devient surtout une belle machine à confirmer une impression.
Ce que le test SOSIE mesure vraiment
Le SOSIE se situe loin du test gratuit qu’on passe un dimanche soir pour savoir si l’on est “stratège”, “médiateur” ou “protagoniste”. C’est un inventaire professionnel, édité par Pearson / ECPA, utilisé en recrutement, bilan, coaching, développement personnel, gestion de carrière et mobilité.
Selon la fiche de l’éditeur, SOSIE 2nd Generation se passe en ligne, en environ 30 à 35 minutes, avec une correction instantanée. Il existe plusieurs rapports : descriptif, candidat, fonction managériale, fonction commerciale, conseiller clients, ainsi qu’un guide d’interprétation et d’entretien.
Le contenu concret du SOSIE
Le SOSIE croise deux familles d'information : la personnalité et les valeurs. Dans la version actuelle présentée par Pearson, on retrouve notamment des traits professionnels comme la résistance au stress, la sociabilité, la persévérance, la curiosité d'esprit, l'acceptation des autres ou le dynamisme. Côté valeurs, l'outil explore par exemple le conformisme, la considération sociale, la liberté d'action, l'intérêt pour les autres, le goût du pouvoir, le challenge personnel, la variété, l'organisation et la clarté des objectifs.
Dit autrement : le SOSIE donne des repères sur des comportements et motivations probables au travail. Ces repères se discutent avec le candidat et se relient au poste.
Cet encart change déjà la façon d’utiliser l’outil. Si vous recrutez un responsable de magasin, la résistance au stress ou l’organisation peuvent avoir du sens. Si vous recrutez une assistante administrative en mi-temps dans une petite structure stable, toutes les dimensions du rapport n’ont pas la même utilité. Vous n’êtes pas obligé d’utiliser tout ce que le test vous donne.
Avant la passation, écrivez ce que vous cherchez
Le droit du recrutement oblige à faire le tri. L’article L1221-6 du Code du travail dit que les informations demandées au candidat doivent servir à apprécier sa capacité à occuper l’emploi ou ses aptitudes professionnelles, avec un lien direct et nécessaire avec le poste.
Appliqué au SOSIE, cela donne une question très concrète : quelle dimension du test éclaire quelle exigence du poste ?
Si vous n’arrivez pas à répondre, ne faites pas passer le test. Ou au minimum, ne lui donnez pas de poids dans la décision.
La mini-fiche à remplir avant d'envoyer le test
- Poste recruté : intitulé, équipe, contexte, contraintes réelles.
- Exigence professionnelle à vérifier : relation client, gestion du stress, autonomie, méthode, management, adaptation à un environnement changeant.
- Dimension SOSIE regardée : uniquement celle qui éclaire cette exigence.
- Question de débrief prévue : une question ouverte, reliée à une situation de travail.
- Critère de décision : ce qui comptera vraiment dans le choix final, en plus du test.
Exemple utile : vous recrutez un conseiller clientèle qui va gérer des clients mécontents. Vous pouvez vouloir éclairer la stabilité émotionnelle, la sociabilité, l’intérêt pour les autres ou la capacité à suivre une méthode. Le mauvais réflexe serait de transformer un score faible en élimination automatique. Le bon usage tient dans une question : “Racontez-moi une situation où vous avez dû garder un échange professionnel avec un client très agacé. Comment avez-vous procédé ?”
À ce moment-là, le test nourrit l’entretien au lieu de prendre toute la place.
Informer le candidat sans phrase floue
Le candidat doit être informé avant la passation. L’article L1221-8 impose que les méthodes et techniques d’aide au recrutement lui soient portées à connaissance préalablement, et que les résultats restent confidentiels. L’article L1221-9 ajoute qu’aucune information personnelle ne peut être collectée par un dispositif qui n’a pas été annoncé.
Je déconseille donc les formulations vagues du type : “Vous recevrez un petit questionnaire RH.” Dites ce que c’est, pourquoi vous l’utilisez, qui lira les résultats et comment ils seront exploités.
Message propre avant un test SOSIE
Bonjour [Prénom], dans le cadre du recrutement au poste de [intitulé], nous vous proposons de passer le test SOSIE. Cet outil nous aide à préparer l'échange sur certains aspects professionnels du poste, notamment [exigence liée au poste]. Les résultats seront consultés uniquement par les personnes chargées du recrutement et serviront de support de discussion lors de la suite du processus. Ils ne décideront pas seuls de l'issue du recrutement.
Cette phrase protège aussi l’expérience candidat. Une personne qui reçoit un test sans explication peut se demander ce qu’on cherche vraiment à savoir sur elle. Une personne informée comprend que l’exercice a un cadre.
Lire les valeurs sans juger la personne
La partie la plus sensible du SOSIE, ce sont les valeurs. Sur le papier, c’est intéressant : motivation, rapport à l’autonomie, besoin de cadre, recherche de reconnaissance, goût du challenge, préférence pour la variété. Dans la vraie vie, c’est aussi l’endroit où le recruteur peut glisser vers un jugement très personnel.
“Il ne partage pas nos valeurs” est une phrase confortable, parce qu’elle donne l’impression d’avoir compris quelque chose. Elle peut aussi devenir un fourre-tout : âge, style social, façon de parler, rapport à l’autorité, origine culturelle, situation familiale, apparence, opinions supposées. Le Code du travail interdit d’écarter un candidat pour un critère discriminatoire listé à l’article L1132-1. Et l’article L1134-1 aménage la charge de la preuve : si le candidat apporte des éléments laissant supposer une discrimination, l’employeur doit démontrer que sa décision repose sur des éléments objectifs étrangers à toute discrimination.
Le bon réflexe consiste à traduire une valeur en situation de travail.
Mauvaise note :
Valeurs pas alignées avec notre culture.
Note plus défendable :
Le poste impose un reporting hebdomadaire précis et une application stricte des procédures qualité. Lors du débrief, le candidat a expliqué préférer les environnements très autonomes et peu cadrés, puis n’a pas donné d’exemple convaincant d’adaptation à un cadre procédural. Point à comparer avec l’entretien métier et la mise en situation.
La deuxième note n’est pas parfaite, mais elle dit de quoi on parle. Elle relie le test, l’entretien et le poste. Elle laisse aussi de la place à la contradiction : le candidat peut donner un exemple, le manager peut vérifier, la décision peut se construire sur plusieurs éléments.
La phrase à éviter dans un dossier : "pas dans notre ADN". C'est joli dans une réunion, très pauvre devant un litige. Remplacez-la par un fait professionnel : exigence du poste, situation discutée, réponse donnée, compétence manquante, point à vérifier.
La restitution se prépare
Un test sérieux appelle une restitution sérieuse. Le candidat peut demander les résultats obtenus. Service-Public rappelle que les résultats des méthodes d’aide au recrutement restent confidentiels et sont communiqués au candidat s’il les demande.
En pratique, préparez la restitution comme un échange. Vous n’avez pas besoin de commenter chaque ligne du rapport. Choisissez deux ou trois points utiles pour le poste, posez des questions, laissez le candidat nuancer.
Quelques formulations qui tiennent bien :
- “Le rapport suggère une préférence pour les environnements structurés. Dans vos expériences précédentes, quand ce cadre n’existait pas, comment vous êtes-vous organisé ?”
- “Le résultat indique un fort besoin de variété. Le poste comporte aussi des tâches répétitives chaque semaine. Comment gérez-vous cette partie-là dans votre travail ?”
- “Le test fait ressortir une réserve sur la gestion de tension. J’aimerais revenir sur une situation client difficile que vous avez vécue.”
Ces phrases ouvrent la discussion. Un candidat peut être fatigué le jour du test, répondre prudemment, mal comprendre une consigne, ou avoir une façon de se décrire qui ne colle pas totalement à sa pratique réelle. France Travail rappelle d’ailleurs les limites classiques des tests psychométriques : manque de contexte, réponses socialement attendues, biais culturels ou linguistiques, besoin d’une analyse formée.
Si l’outil classe automatiquement, ralentissez
Le risque augmente quand le test ne se contente plus d’éclairer l’entretien, mais classe ou écarte automatiquement. La CNIL rappelle que le profilage consiste à utiliser des données personnelles pour analyser ou prédire certains aspects d’une personne, y compris ses performances au travail. Une décision entièrement automatisée est prise sans intervention humaine dans le processus.
Pour un recrutement, le danger est simple : vous croyez utiliser un tableau de bord, alors que le candidat subit en réalité un tri automatisé. Si personne ne rouvre le dossier, ne lit les éléments, ne compare avec l’entretien et ne peut expliquer la décision, vous vous mettez dans une zone beaucoup plus sensible.
Mon conseil est très concret : désactivez tout réflexe de score couperet. Si la plateforme affiche des couleurs, des seuils ou des classements, gardez-les comme signaux de lecture, jamais comme décision. Le dossier doit montrer qu’une personne a repris la main.
Ce que je garderais dans le dossier
Un dossier de recrutement propre n’a pas besoin d’être énorme. Il doit permettre à quelqu’un d’autre de comprendre pourquoi le test a été utilisé et comment la décision a été prise.
Gardez surtout :
- la raison professionnelle du recours au SOSIE ;
- l’information donnée au candidat avant la passation ;
- les personnes qui ont eu accès au rapport ;
- les points du rapport réellement discutés ;
- les réponses du candidat au débrief ;
- les autres éléments de décision : entretien, expérience, mise en situation, références autorisées, compétences vérifiées ;
- la suite donnée au candidat.
Supprimez le reste. Les commentaires de personnalité qui n’aident pas à décider finissent souvent par encombrer le dossier : “manque de peps”, “profil trop scolaire”, “pas assez dans le moule”, “valeurs moyennes”. Ils ne disent presque rien du poste. Ils disent beaucoup de votre impression du moment.
La CNIL insiste sur la minimisation et la durée de conservation : les données de recrutement ne se gardent pas indéfiniment, et les informations collectées doivent rester nécessaires au recrutement. Dans une TPE, c’est souvent le point le plus fragile : le rapport dans un mail, les notes dans un carnet, un résumé dans un fichier partagé, puis plus personne ne sait ce qui doit être conservé.
Le réflexe que je garderais
Si vous utilisez le SOSIE, faites-le dans cet ordre : poste, exigence, information candidat, passation, restitution, décision humaine, trace courte.
Le test peut être utile. Il oblige parfois un manager à mettre des mots sur ce qu’il attend vraiment. Il donne aussi de bonnes questions de débrief quand il est lu avec prudence. Mais il devient fragile dès qu’il sert à habiller une intuition déjà prise.
Le bon signe, à la fin, c’est que vous puissiez expliquer votre choix sans brandir le rapport comme une autorité. “Nous avons retenu cette candidate parce qu’elle a démontré telle expérience, répondu clairement à telle situation, et que le test a ouvert tel point que nous avons vérifié en entretien.” Là, le SOSIE a trouvé sa place.
Là où EDS entre en jeu
Le test reste une pièce du recrutement. Si la suite devient positive, il faut enchaîner sans perdre le fil : réponse au candidat, proposition écrite, contrat CDI ou CDD, convention collective applicable, date d’entrée, période d’essai, documents d’embauche et traces utiles.
EDS sert à garder ce dossier cohérent, sans transformer un recrutement en morceaux éparpillés entre mails, rapports et modèles Word. Pour continuer, vous pouvez partir du repère général sur les tests de personnalité en recrutement, relire le délai de réponse après entretien, puis préparer un contrat CDI ou un contrat CDD.
Sources utiles
- Pearson Clinical — SOSIE 2nd Generation
- CNIL — Le guide du recrutement
- CNIL — Recrutement et données personnelles dans les TPE/PME
- CNIL — Profilage et décision entièrement automatisée
- Service-Public — Méthodes de recrutement autorisées
- France Travail — Les limites des tests psychométriques
- Code du travail — L1221-6 (lien direct et nécessaire)
- Code du travail — L1221-8 (information préalable et confidentialité)
- Code du travail — L1221-9 (dispositif porté à connaissance)
- Code du travail — L1132-1 (non-discrimination)
- Code du travail — L1134-1 (charge de la preuve)