Aller au contenu principal
Jurisprudence 28 juillet 2025 6 min de lecture

Licenciement nul : l'indemnité d'éviction et le remboursement France Travail se cumulent

Un salarié est licencié pour un motif discriminatoire. Il demande sa réintégration et une indemnité d’éviction couvrant la période entre le licenciement et la réintégration effective. L’employeur conteste devoir cumuler cette indemnité avec le remboursement des allocations chômage versées par France Travail. La Cour de cassation tranche : les deux obligations sont cumulatives et indépendantes (Cass. soc., 9 juillet 2025, n° 23-21.863).

Le mécanisme : deux créanciers, deux obligations

Le licenciement nul — pour discrimination, harcèlement ou violation d’une liberté fondamentale — ouvre au salarié un droit à réintégration. S’il en fait la demande, l’employeur doit le réintégrer dans son poste ou dans un poste équivalent. La période entre le licenciement et la réintégration est couverte par une indemnité d’éviction, qui compense l’intégralité du préjudice subi pendant l’exclusion.

En parallèle, l’article L. 1235-4 du Code du travail impose à l’employeur de rembourser à France Travail les allocations chômage versées au salarié pendant la période d’éviction, dans la limite de six mois d’allocations. Ce remboursement est automatique — le tribunal le prononce d’office.

La question posée à la Cour était précise : l’employeur peut-il déduire de l’indemnité d’éviction les revenus de remplacement (allocations chômage) perçus par le salarié ? Si oui, la double charge — indemnité d’éviction plus remboursement France Travail — serait neutralisée. Si non, l’employeur paie deux fois.

La solution : pas de déduction, pas de compensation

La Cour de cassation confirme la position de la cour d’appel : aucune déduction n’est possible. L’indemnité d’éviction est versée intégralement au salarié, sans soustraction des allocations chômage perçues. Le remboursement à France Travail est dû en sus, de manière indépendante.

Le raisonnement est structurel. L’indemnité d’éviction répare le préjudice du salarié — la perte de rémunération et les conséquences de l’exclusion. Le remboursement à France Travail est une sanction légale de l’employeur qui a licencié de manière illicite — il vise à protéger les finances de l’assurance chômage. Les deux mécanismes poursuivent des finalités distinctes et ne peuvent se compenser.

La conséquence est claire : l’employeur paie l’intégralité de l’indemnité d’éviction au salarié et rembourse en sus jusqu’à six mois d’allocations à France Travail. Le salarié conserve à la fois l’indemnité et les allocations qu’il a perçues pendant la période d’éviction — une situation de double indemnisation apparente, mais que la Cour assume au nom de la protection des victimes de discrimination.

Le coût réel d’un licenciement nul

L’arrêt du 9 juillet 2025 impose aux employeurs de chiffrer précisément le risque d’un licenciement nul. Les postes de coût sont les suivants.

L’indemnité d’éviction. Elle couvre la totalité de la période entre le licenciement et la réintégration effective. Si le salarié demande sa réintégration deux ans après le licenciement et que la procédure dure encore un an, l’indemnité couvre trois années de salaire. Aucun plafond ne s’applique — ni le barème Macron, ni le plancher de six mois de l’article L. 1235-3-1.

Le remboursement France Travail. Jusqu’à six mois d’allocations chômage, calculées sur la base de l’allocation journalière du salarié. Pour un salarié cadre au plafond de la sécurité sociale, le remboursement peut atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros.

L’indemnité de licenciement. Si le salarié ne demande pas sa réintégration mais opte pour des dommages-intérêts, l’indemnité minimale est de six mois de salaire (art. L. 1235-3-1 CT), sans plafond. L’indemnité conventionnelle de licenciement reste due en sus.

Les frais de procédure. Honoraires d’avocat, frais de justice, mobilisation des équipes RH et juridiques internes sur une durée de deux à cinq ans de contentieux.

L’enjeu de la documentation

La discrimination est rarement explicite dans la lettre de licenciement. Le salarié n’a pas à prouver l’intention discriminatoire — il lui suffit de présenter des éléments de fait laissant supposer l’existence d’une discrimination (art. L. 1134-1 CT). La charge de la preuve bascule alors sur l’employeur, qui doit démontrer que sa décision repose sur des éléments objectifs étrangers à tout motif prohibé.

Les situations à risque sont identifiables : licenciement pendant un arrêt maladie, non-renouvellement de CDD après une grossesse, mutation après un signalement de harcèlement, rupture de période d’essai concomitante à un handicap. Dans chacun de ces cas, la coïncidence temporelle crée une présomption factuelle que l’employeur doit renverser par des éléments concrets et antérieurs au fait protégé.

Ce que l’employeur doit faire

Évaluez le risque avant de licencier. Avant toute décision de rupture, vérifiez si le salarié est dans une situation protégée : arrêt maladie, grossesse, mandat syndical, signalement de harcèlement, handicap, parcours de PMA. Si c’est le cas, la décision de licencier doit reposer sur un motif documenté, objectif et indépendant de la situation protégée.

Chiffrez le coût total. Intégrez dans votre évaluation du risque les trois postes : indemnité d’éviction (potentiellement plusieurs années de salaire), remboursement France Travail (six mois d’allocations) et indemnité de licenciement. Le total peut dépasser le coût d’un maintien dans l’emploi ou d’une rupture conventionnelle négociée.

Documentez les motifs objectifs. Un dossier de licenciement solide contient des éléments factuels datés et antérieurs à la situation protégée : évaluations professionnelles, avertissements, comptes rendus d’entretiens, objectifs non atteints. Ces documents doivent être cohérents et contemporains — pas reconstitués après coup.

licenciement nuldiscriminationréintégrationindemnité d'évictionFrance Travail

Besoin d'aller plus loin ?

Nos guides vous accompagnent pas à pas sur les sujets RH complexes

Découvrir nos guides